La TVT, l’émergence, et l’alternance

Article : La TVT, l’émergence, et l’alternance
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4 décembre 2014

La TVT, l’émergence, et l’alternance

La TVT

Mes amis me traitent souvent d’afropessimiste négativiste fieffé et incorrigible, qui refuse d’ouvrir les yeux pour voir « ce qui marche ». Un titre très pompeux et flatteur, j’avoue. Tellement flatteur que parfois je m’efforce de m’en débarrasser. C’est poussé par un de ces sursauts réguliers de repentance qu’il y a quelques jours, j’ai décidé de faire pénitence et de m’infliger la torture de regarder, juste quelques heures, le soir, la Télévision nationale togolaise (TVT). J’ai frôlé la crise ! Entre le journal télévisé littéralement pris en otage par les reportages (spots publicitaires ?) sur les bonnes oeuvres préélectorales d’un parti au pouvoir qui se confond avec l’Etat, l’encensement abêtissant systématique de toutes les  actions menées par, au nom de, ou « sous le haut patronage » du chef de l’Etat, en passant par une horde de chefs traditionnels pathétiques qui, toute honte bue, et ayant jeté à la trappe toute once de dignité, proclament à gorge déployée leur soutien à la candidature à sa propre succession d’un président de la République sortant qui vient de passer dix années au pouvoir. Mon cerveau a bogué. A la TVT, il semble que le temps se soit arrêté aux années du culte voué au Timonier national et à son Parti unique. Tout ça pour vous dire que ma énième tentative pour me désintoxiquer de mon allégué afropessimisme négativiste chronique a échoué. Comme les précédentes tentatives. J’ai dit adieu à la TVT. Du moins d’ici à ce qu’elle se décide enfin de vivre dans l’air et selon les standards de son temps.

 

 merci-papa-faure

L’émergence

« Emergence ». Si vous n’entendez pas ce mot au moins trois fois par jour, ces derniers temps, on peut affirmer avec assurance que vous ne vivez pas dans un pays d’Afrique francophone. d’Abidjan à Libreville et de Dakar à Yaoundé, on vend l’émergence à qui veut ou ne veut pas l’acheter. Y’a bon, l’émergence! Dans chacune de ces capitales, on prophétise l’avènement de l’émergence, on joue aux apprentis charlatans. Si au Cameroun, elle est « attendue » pour 2035, les apôtres togolais de l’émergence sont beaucoup plus ambitieux. Au Togo, ce sera 2030 ! 2030, Oh année du lait et du miel au Togo. 2030, année ou « inspiré du modèle de Singapour », le Togo deviendra brusquement émergent. 2030, année de prospérité, où tout ce qui est noir deviendra blanc, tout ce qui est sale deviendra propre, tout ce qui est laid deviendra beau. 2030, instrument de démagogie et de populisme que l’on a tellement usé et dont on a tellement abusé qu’il en devient ridicule. 2030, toi dont usent et abusent à tort et à travers des politiciens en manque de rhétorique, toi qui est tordue, tendue et défendue au gré de l’étendue de l’utopie béate d’une classe de leaders refusant d’assumer leurs échecs et s’évertuant à se payer bonne conscience en promettant faire en quinze années ce qu’ils n’ont su faire en cinquante, oui, toi 2030, que ton règne vienne et que tes prophéties s’accomplissent à Lomé comme à Cinkassé. Donne-nous chaque jour notre bol de maïs, notre lait et notre miel quotidien. Pardonne-nous notre incrédulité en ton accomplissement, comme nous pardonnons aussi aux gouvernants qui refusent de nous faire le rapport de l’utilisation des 5 FCFA/minute de communication qu’ils nous ont injustement spoliés en février 2013. Ne nous soumets pas à la tentation de fuir le pays, comme ces mécréants qui ont vendu âme et nationalité pour un avenir meilleur, mais délivre-nous des fins de mois difficiles, de la déchéance des services de santé et de l’administration publique, et de la gangrène de la corruption du népotisme et de l’exaltation de la médiocrité. On en finit par oublier que 2030, c’est dans 15 ans. Et qu’à 15 ans de la date butoir de la « proclamation officielle et solennelle  » de l’émergence togolaise, les universités publiques ploient sous le nombre des étudiants qu’elles n’arrivent plus à contenir depuis des lustres, pendant que le ministre de l’Enseignement supérieur découvre à peine – Oh, désillusion! – qu’elles « commencent » à saturer. On en finit par ignorer que les programmes de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur n’ont pas été réformés depuis Mathusalem. Le taux de chômage vertigineux même maquillé ? Non, en 2030, il n’y aura plus de chômeurs ! La décrépitude des services de santé ? En 2030, il y aura une clinique pour 100 habitants. Quelle est la stratégie pour atteindre cette « émergence » ? Quels moyens , quelles institutions, quels mécanismes sont mis en place Qu’appelons-nous d’ailleurs émergence ? Chuut ! Silence! Patience! Plus que quinze années pour pointer le nez à l’air, si nous ne sommes pas déjà morts asphyxiés ou noyés. Voyez, oiseaux de mauvais augure ! En seulement dix ans, Bolloré à construit son troisième quai, et grâce à nos amis chinois, nous avons déjà un chantier pour une nouvelle aérogare qui sera « bientôt » livrée. Bientôt, peut-être, nous aurons (qui sait ?) le troisième opérateur de téléphonie que vous avez tant réclamé! Que ne pourrions-nous donc faire en quinze années de plus ? Patientez, retenez votre faim! Qui a dit que l’émergence ne se décrétait pas ? En 2030, le lait et le miel couleront. L’émergence en 2030 ou la mort, nous vaincrons !

L’alternance

Au Togo, ce mot déclenche chez certains passions et réactions allergiques. Encore plus à l’approche de la présidentielle. Il faut avouer que dans un pays ou le même parti politique (relooké récemment) est au pouvoir depuis bientôt cinquante ans et que le même patronyme siège au sommet de l’Etat depuis deux générations, cela est compréhensible

Le sujet qui défraie les chroniques, ces dernières semaines, c’est la question des réformes de la Constitution togolaise. Parce que la Constitution togolaise dans sa forme actuelle ne limite pas le nombre de mandats présidentiels auxquels a droit un citoyen, et propose une élection présidentielle uninominale à un seul tour. Pour corser un peu les choses, l’historique derrière la forme de cette Constitution est qu’elle a été retouchée en 2002 (comme c’est souvent le cas dans beaucoup de Républiques bananières), pour permettre au président de la République de l’époque (soit dit en passant géniteur de l’actuel président de la République), de contourner par un tour de passe-passe la limite opposée par la Constitution dans sa version de 1992 à son désir de rester encore plus au pouvoir après y avoir passé trente-cinq harmattans . Douze années plus tard, à quelques mois de la prochaine échéance électorale, la nostalgie de la Constitution de 1992 se fait sentir. Entre marches et contremarches des partis d’opposition et du pouvoir, déclarations et contre-déclarations d’associations de la société dite civile opportunistes et gloutonnes, on se bat, on se dit, on se dédit et on se contredit pour savoir si réformes il doit avoir, si elles doivent être rétroactives ou non, pour permettre ou pas (Soyons clairs, il ne s’agit que de cela !) à l’actuel président de briguer un troisième mandat consécutif. Le caractère sacré et impersonnel de la Constitution est sacrifié sur l’autel des désirs nombrilistes et hégémoniques d’une poignée d’individus. On a l’impression que les raisons qui ont motivé le toilettage de la Constitution en 2002 sont les mêmes qui s’opposent aux réformes de 2014. L’essence de la Constitution, censée renforcer des institutions pour qu’elles durent et résistent au temps, s’est muée en outil au service de la justification d’appétits individuels. La vision du futur, des générations à venir, aux oubliettes!

Pour moi, simple citoyen loin des arcanes du pouvoir et de ceux qui « vivent les choses de l’intérieur », tout ceci ressemble à un grand cirque à ciel ouvert. Les bribes de souvenirs de mes cours d’éducation civique de l’école primaire me rappellent le principe de la séparation des pouvoirs selon Montesquieu, adopté (du moins sur le papier) par nos nations pseudo-démocratiques. Vous savez, ce principe selon lesquels les pouvoirs doivent être séparés entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Lorsque les représentants du pouvoir législatif (dont le rôle se limite à penser et écrire la loi) se déchirent pour décider à la place du judiciaire de comment doit être appliqué (rétroactivité ou pas, qualification de candidatures au demeurant non encore déclarées ou non) les textes régissant le choix de l’exécutif, je ne peux que constater que l’amalgame s’est installé et que le bon sens a pris la clé des champs.

La Constitution dans sa forme actuelle permet, hélas, à quiconque est au pouvoir de s’y éterniser s’il en manifeste le désir, soit. Mais je suis abasourdi par les prétendues bonnes intentions et bonnes actions dont on use pour maquiller ce qui n’est autre que l’expression d’une attirance pour le pouvoir à vie. La paix, le bilan, l’absence ou la rareté d’alternatives crédibles, etc.

La paix, pour ceux qui ne le savent pas, ce n’est pas l’absence de guerre. Cet argument du « Sans moi le chaos » brandi par tous les dictateurs en devenir ou en puissance est nul et non avenu. Si la paix et la cohésion de toute une nation dépendent du fait qu’une seule personne soit aux rênes du pays, c’est que nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge, et pis, nous ne le réalisons même pas. Parce que pour une raison ou une autre, bonne ou mauvaise, « La paix nationale incarnée » ou la personne que l’on identifie ainsi peut être amenée brutalement, même si l’on ne le souhaite pas, à s’écarter du pouvoir. La paix serait-elle ainsi ébranlée ? La paix est une conséquence des efforts que nous ferons pour stimuler la cohésion nationale, et à construire des institutions qui résistent au temps et aux personnes. Si elle dépend du fait qu’une personne soit ou non à la tête du pays, c’est que nous ne l’avons pas.

Si les hommes politiques devaient être réélus continuellement en raison de leurs bilans, nous aurions des royaumes à la place de Républiques. Parce que de bonnes actions, vraies ou imaginaires, ils ne manqueraient pas pour nous convaincre. Quand on élit quelqu’un à la tête d’un Etat, c’est pour qu’il ait un bilan à présenter à la fin de son mandat et non pour justifier sa volonté de s’accrocher au pouvoir. Et tant qu’on ne permettra pas à d’autres personnes de se confronter à l’exercice du pouvoir, on ne saura jamais si elles peuvent faire mieux ou non.

Ce semblant d’absence d’alternatives que l’on exagère aujourd’hui est un leurre. La réalité est que pendant des décennies, on a poussé les Togolais susceptibles de briguer des fonctions de responsabilité, voire la magistrature suprême, à penser qu’ils ne pourraient jamais accéder à ces fonctions. Ils se sont éloignés de la chose publique, ils se sont exilés. Ils sont là, mais tapis dans le noir, dégoûtés, ils regardent ailleurs. Et nous continuons à produire les mêmes causes en espérant des effets différents. On n’arrivera jamais à me convaincre que des 7 millions de Togolais, il n’y a qu’un seul qui soit en mesure de diriger le pays. C’est une aberration.  Et justifier un pouvoir à rallonge par cette raison est tout aussi désolant. Lorsque nous nous appliquerons à mettre en place les conditions pour que les toutes les personnes compétentes se sentent en mesure de briguer n’importe quelle fonction dans le pays, l’alternative émergera. Les forces dormantes se réveilleront.

Assez de divagations et de rêves. Nous sommes en 2014, pas encore en 2030. En 2030, la TVT aura changé et sera une chaîne digne de ce nom, dont la qualité des images et le contenu des programmes ne sont pas source de migraines aiguës. En 2030, il y aura l’alternance. Ou pas. Quoi qu’il en soit, le lait et le miel couleront.

Courtoisement,

KA.

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Commentaires

Guillaume
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Rien à y ajouter comme commentaire au risque de le vicier.

Un magnifique billet !
Chapeau.

Delgado
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Intéressant! oui, intéressant!

renaudoss
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Excellent, excellent, caustique surtout! Comme dirait l'autre, "Emergence 2030 va doux comme sucre", MDR

Eteh K. ADZIMAHE
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j'ai des réserves sur la paix telle que tu la conçois, hors du régime actuel. Il faut peut-être donner une moitié de crédit à ce que tu expliques si bien. Sur 7 millions d'habitants trouver un homme capable. Je veux bien, mais il faut hésiter pour deux raisons : d'abord l'argument facile : après chaque dictature à rupture brusque (coup d'état, mort du chef d'état, révolution populaire ou de palais), les pays connaissent des instabilités terribles (côte d'ivoire, tunisie, lybie, egypte, mali avec un schéma connoté, burkina faso où tout s'est militarisé). Le Togo est économiquement fragile, fragile déjà par l'instabilité des années 90; une seconde crise irait le clouer au pilori. Ensuite l'argument difficile : aucun politicien n'existe au Togo. On ne naît pas politicien, ce métier est comme la prostitution, il faut commencer jeune ! et quand je regarde le paysage togolais, je ne vois pas qui s'y est véritablement entraîné. Surtout que le pouvoir que l'on veut faire partir est enraciné en famille avec une armée dans son giron? si un civil au sang chaud (un fabre naturel) s'asseoit à Lomé 2, sa longévité au pouvoir sera à la Lissouba, ou à la Lumumba. Il n'aura aucune force, aucune présence et comme il n'est pas politiquement prêt, les militaires vont l'aider à scier la branche sur laquelle il est assis. Je pense que sur ce point tu as un peu rêvé... (allez, t'es un rêveur marchant après tout)... mais je préfère encore ne pas souhaiter cela à notre pays, et croire qu'un changement s'il doit avoir lieu, doit se faire en douceur, et réglé à la minute, pour que les lendemains ne soient pas lourds à porter.